Enseigner la synthèse de documents

 

Parce qu'elle exige de bonnes compétences de lecture, une intelligence des textes, des capacités d'analyse et une mise à distance permettant de dominer un corpus de documents de natures différentes, la synthèse est un exercice difficile.

Ses deux dérives sont, d'une part, la (pseudo) dissertation et, d'autre part, la simple paraphrase plus ou moins organisée des documents. La difficulté que le professeur peut avoir à guider des étudiants dans cette démarche est liée aux difficultés qu'ils rencontrent eux-mêmes.

La lecture des documents

Pour les étudiants, en effet, qui ne sont pas toujours de grands lecteurs, les écueils viennent de plusieurs sources. La première est la lecture analytique des documents . Il ne s'agit pas simplement de lire pour répéter ce qui est dit mais, exercice difficile, de faire émerger de documents, souvent abstraits, des idées qui ne sont pas toujours claires, encore moins attendues, qui déconcertent et dont ils ne perçoivent bien souvent que le sens premier, immédiat, et non les nombreuses ramifications sous jacentes, implicites qui constituent la complexité d'un document à travers la mise en relation des idées.

Malgré les savoir-faire acquis au lycée, la confrontation avec les textes d'idées reste une épreuve. Cette confrontation prend souvent la forme d'une lecture superficielle, qui s'accroche, comme à des points d'appui rassurants à des mots ou à des expressions proches des clichés ambiants et parfois pris à contre sens. Les exemples « d'entrée » dans les textes par un sens erroné attribué à une expression ou à un mot sont nombreux et leurs conséquences – mauvaise compréhension, texte faussé – sont graves.

Lorsqu'il s'agit de textes littéraires, poésie, roman, théâtre, on se heurte d'abord à certaines réactions de rejet : il y a trop de (douloureux) souvenirs littéraires qui remontent à la surface…

Un apprentissage est à mettre en place : celui de la recherche d'idées dans les documents littéraires à la place de l'étude littéraire que peut être tenté de faire le professeur de lettres, « pour se faire plaisir » (mais pas toujours à ses étudiants !) en retournant à ses premières amours.

La mise en évidence des idées des documents

Que les documents et surtout les idées qu'ils contiennent constituent la matière de la synthèse est un point accepté, en théorie, mais la réalisation pose de nombreux problèmes parce que la tentation est toujours grande – du fait de la prégnance de la dissertation – de prendre le document comme preuve ou comme argument d'une thèse appliquée au corpus et non déterminée à partir de son orientation.

Il est important de passer par deux phases essentielles qui sont la reformulation des idées et leur classification , ce que facilite le tableau synoptique utilisé dans la plupart des méthodes proposées. Il faut simplement rappeler que le tableau est un outil et que son « remplissage » ne va pas de soi puisque, a priori , celui qui le remplit ne connaît pas toutes les entrées !

L'élaboration du plan

Le plan pose problème lorsque la logique et la problématique des corpus ne sautent pas aux yeux : question de lecture, de compréhension des documents, de confrontation, question de temps le jour de l'examen, problème – toujours – de l'entrée dans les textes.

Il faut en effet remarquer que le plan se dégage de la classification des idées, et non a priori , mais que la classification des idées est facilitée, dans son déroulement, par la présence d'une orientation de plan.

À vrai dire les deux opérations se font conjointement , avec des effets de réciprocité, ce qui est un phénomène parfois difficile à faire admettre, malgré sa cohérence : par exemple le caractère contradictoire des idées peut induire un plan soulignant les oppositions, mais ce n'est pas systématiquement le plan thèse/antithèse/synthèse qui s'impose.

Il y a toujours un certain risque à dénombrer et exposer, comme seules solutions possibles, différents plans types, car c'est la nature du corpus et des idées qu'il contient qui détermine un plan auquel on demande essentiellement d'être adapté à la problématique du corpus et construit de manière logique.

La conséquence de ces difficultés est qu'il faut consacrer un temps important à l'apprentissage du plan, en passant par des étapes progressives, pour que les étudiants n'aient pas à affronter toutes les difficultés à la fois.

La rédaction

La rédaction impose un travail de préparation minutieux : d'une part, on ne peut correctement formuler que des idées que l'on maîtrise, d'autre part, la formulation est en réalité une reformulation « synthétisante » d'idées regroupées , dont on doit impérativement préciser la source.

Le danger est celui d'une reprise quasiment textuelle, sous le prétexte qu'il faut être objectif. Pour les étudiants, cela se traduit, clairement ou non, par la question : comment dire autrement ce qui est dit dans les documents ? Mais ce n'est pas une bonne question, car, posée ainsi, elle conduit à la paraphrase et/ou à une appropriation des idées de type dissertation.

Le premier point à faire bien comprendre est la différence de « posture énonciative », qui met le rédacteur de la synthèse en situation, non d'énoncer les idées des documents comme si elles lui appartenaient, mais de les reprendre à distance, et sous une forme regroupée, en disant à qui elles appartiennent.

Cette distance est mise en évidence par le système des références, mais rendue difficile par le fait qu'il ne s'agit pas de commencer chaque énoncé d'idée par « X, ou le document Y dit que… ». La synthèse n'est pas un exercice de reformulation au discours indirect. D'où la nécessité de posséder tout un échantillonnage de formulations qui aident à maintenir la distance, et de se souvenir constamment que le schéma n'est pas : exposé d'une idée – comme si elle était personnelle à l'auteur du devoir – et référence immédiate à un document servant de preuve, mais exposé objectif d'une idée globale commune à plusieurs documents et indication immédiate des documents où elle figure .

Ce point est crucial et c'est probablement ce qu'il y a de plus difficile à faire comprendre, les démarches signalées ci-dessus étant souvent confondues non seulement au cours de la rédaction, qui révèle cette confusion, mais bien avant, dans la mise au point du plan. Il est possible d'éviter ces erreurs par de fréquents exercices de confrontation ou de regroupement de documents (deux puis trois, documents courts pour commencer, idées réduites…) aboutissant à la rédaction d'un court texte. C'est un entraînement à envisager dès le début de la première année.

Conclusion

Se met en place, de cette manière, un apprentissage de l'écriture particulière de la synthèse qui devrait aider les étudiants à se sentir plus à l'aise. Comme dans tous les travaux qui confrontent les étudiants à des difficultés conjointes, il est important de mettre au point une stratégie pédagogique qui décompose les difficultés et leur évite d'avoir tout à affronter en même temps, ce qui, en général, génère des situations d'échec difficilement remédiables et une grande perte de temps. Maîtriser l'exercice de la synthèse, dans tous ses aspects : analyse et compréhension des documents, identification de la problématique du dossier, confrontation et regroupement des idées, élaboration du plan, rédaction, exige des mois de travail construit. On peut estimer que c'est l'objectif de la première année, la seconde étant plus particulièrement consacrée à l'étude des deux thèmes au programme.

 

Hélène Sabbah